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oct 232012
 

Chapitre V

L’oraison accessible à tous

Après les pages précédentes où l’oraison mentale est reconnue nécessaire pour toute âme éprise d’amour de Dieu, le présent chapitre sur la possibilité de cet exercice peut sembler inutile. Du moment qu’un acte est nécessaire aux Chrétiens soucieux de perfection, il doit être réalisable par tous, bien entendu avec le concours de la grâce.

S’il ne se rencontrait personne pour mettre en doute cette possibilité, saint Vincent ne s’en occuperait pas, alors qu’il y revient souvent dans ses lettres de direction et dans ses entretiens et conférences. De son temps comme du nôtre, plusieurs déclaraient qu’il leur était impossible de se livrer à l’oraison, et se basant sur leur inaptitude, ils s’en dispensaient eux-mêmes.

Cet état d’esprit se retrouve aujourd’hui et se présente sous des formes identiques. Les directeurs de conscience rencontrent les objections réfutées par le saint, au dix-septième siècle. Dans cet ordre d’ idée, c’est un perpétuel recommencement. D’ où l’ utilité de reproduire ces réfutations toujours nouvelles puisqu’elles répondent à des besoins toujours nouveaux.

Quels sont les contradicteurs avec lesquels M. Vincent est aux prises ? Sans doute des laïcs peu instruits des choses de la Religion, des Chrétiens en train de faire leurs premiers pas sur la voie de l’oraison mentale.

Grande erreur ! Loin d’ être tous des ignorants ou des inexpérimentés, la plupart sont, au contraire, des prêtres et des Religieuses, hommes et femmes dont l’ esprit et le cœur devraient être orientés vers Dieu seul. Plusieurs même sont familiarisés avec l’exercice en question puisqu’ils s’y livrent depuis dix, quinze ou vingt ans. Les âmes en question n’étant pas les premières venues, le problème n’ en offre qu’ un plus grand intérêt.

Ces contradicteurs, dont le point commun est de s’ estimer sincèrement inaptes à faire oraison, se répartissent en plusieurs catégories suivant la diversité des causes de leur prétendue inaptitude. Avant d’ examiner la nature de ces causes, une remarque générale s’impose. Tout en supposant les sujets sincères, leur bonne foi n’est pas la même chez tous. Il s’y mêle d’ ordinaire des facteurs inconscients qui l’ altèrent quelque peu et en diminue la valeur.

En affirmant l’impossibilité pour elle de se recueillir et de méditer, la personne ne ment pas puisque son affirmation est l(écho de sa pensée ; mais cette dernière est en désaccord avec ce qu’elle était lors de sa formation ou tout au moins ne répond-elle qu’imparfaitement à son point de départ. Si le sujet pouvait l’embrasser d’un regard dans son évolution complète, il ferait alors une affirmation mensongère. Derrière l’impossibilité de faire oraison qu’il allègue, lui apparaîtrait un sentiment de paresse ou de lâcheté. Et du coup force lui serait de reconnaître dans son for intérieur qu’il ne fait qu’ obéir à son égoïsme.

Cette remarque doit faire réfléchir sur son cas quiconque se juge inapte à méditer. Au lieu de se dire, je sens trop vivement cette inaptitude pour qu’elle soit illusoire, il faut au contraire la considérer à priori comme telle jusqu’à plus ample information. Presque toujours, le sujet découvrira, en remémorant sa conduite et en sondant son cœur, qu’il lui est seulement plus pénible qu’à d’autres de se livrer à l’oraison et qu’il y renonce par défaut de courage sous couleur d’impossibilité.

Quelles que soient nos préventions contre cet exercice, tenons-le fermement pour accessible à toutes les âmes de bonne volonté. C’est la thèse soutenue par saint Vincent de Paul et par les maîtres de la vie spirituelle.

Les contradicteurs habituelles du saint lui oppose son ignorance. Nous méditerions volontiers – disent-ils – si notre tête n’était pas vide d’idées. Malgré nos efforts, nous ne pouvons fixer notre esprit sur des vérités abstraites. Ne nous demandez plus l’impossible. Et le saint de leur dire et répéter sur tous les tons qu’ils sont dans l’erreur. C’est de sa part une vraie campagne menée contre eux avec une obstination souriante. Combien intéressantes à cet égard ses Conférences données aux Filles de la Charité.

La tactique du saint mérite d’être étudiée en détail. Son caractère de bonhomie est commandé par la bonne foi des adversaires. Ces derniers ont en effet plus besoin d’encouragements que de reproches : des paroles dures leur seraient funestes. L’important est de rendre confiance à ces intimes. Vincent les rassure en affirmant que Dieu ne peut leur refuser cette grâce de l’oraison après leur en avoir octroyé tant d’autres, et de si grandes1 : »Non, ne craignez pas que de pauvres filles de village, ignorantes comme vous pensez être, ne doivent pas prétendre à ce saint exercice. Dieu a déjà été si bon en votre endroit que de vous appeler en l’exercice de la charité ; pourquoi penseriez-vous qu’il vous déniât la grâce dont vous avez besoin pour bien faire oraison ? Que cela ne vous entre point en l’esprit. » Voilà un argument valable pour toutes les âmes de bonne volonté.

Comme des Sœurs se plaignent de ne pouvoir méditer faute de savoir lire, Vincent de leur répondre qu’il s’est rencontré avec de grands saints qui, sans aucune lettre, ont eu le don d’oraison2. Il leur en explique le motif tiré de l’Evangile3 : « C’est dans les cœurs qui n’ont point la science du monde et qui recherchent Dieu en lui-même, qu’il se plaît à répandre de plus excellentes lumières et de plus grandes grâces. Il découvre à ces cœurs ce que toutes les écoles n’ont point trouvé, et leur développe des mystères où les plus savants ne voient goutte. »

Le saint revient en ces termes sue cette idée qui lui tient tant à cœur parce qu’elle cadre avec son humilité4 : « De pauvres paysans qui ne savent rien ont reçu de Dieu le don d’oraison et dans un plus haut degré que beaucoup d’autres bien savants. Et c’est dans ce sens que nous devons entendre ce que Notre-Seigneur disait : « Mon Père, je vous avoue et reconnais que vous avez caché les choses que je viens d’enseigner aux savants et aux doctes et les avez révélés aux petits5. »

Vincent se sert de la comparaison suivante pour donner une idée de ce qu’est l’intervention divine en faveur des simples6 : « Notre-Seigneur sera votre pédagogue. Il vous enseignera comme on fait avec les enfants qui ne savent encore rien. Ne voyez-vous pas comment, dans les écoles, on montre les lettres aux enfants et petit à petit on les avance ? C’est ainsi que Notre-Seigneur fait aux filles qui ne s’estiment rien et se croient les pires de toutes. »

Non seulement l’oraison instruit les ignorants des vérités chrétiennes, mais elle les rend à même d’en parler avec éloquence. Quelle perspective merveilleuse ouverte à des hommes naturellement incapables d’éclairer leur prochain.

Le saint fait habilement miroiter cette perspective aux yeux de ses auditrices7 : « Si vous saviez le plaisir que Dieu prend à voir qu’une pauvre fille de village s’adresse amoureusement à lui, oh ! vous iriez avec plus de confiance que je ne vous puis conseiller. Si vous saviez combien de science vous y puiserez, combien d’amour et de douceur vous y trouverez ! Vous y trouverez tout car c’est la fontaine de toutes les sciences.

« D’où vient que vous voyez des gens sans lettres parler de Dieu, développer les mystères avec plus d’intelligence que ne ferait un docteur ? Un docteur, qui n’a que sa doctrine, parle de Dieu voierement en la manière que sa science lui a apprise ; mais une personne d’oraison en parle d’une toute autre manière.

« La différence des deux vient de ce que l’un en parle par simple science acquise, et l’autre par une science infuse toute pleine d’amour, de sorte que le docteur, en ce rencontre, n’est pas le plus savant. Et il faut qu’il se taise là où se trouve une personne d’oraison, car elle parle de Dieu, tout autrement qu’il ne le peut faire. »

Le saint met en lumière, dans ce texte, la supériorité des illuminations et des inspirations divines sur toute l’activité naturelle de l’intelligence. Il y vise ce mode suréminent de la grâce opérante par lequel l’Esprit-Saint suscite des pensées, les dirige et les spécifie. C’est ainsi qu’en vertu du don de sagesse, l’âme acquiert une connaissance de Dieu très différente du savoir théologique.

Il ne s’agit pas de hautes mais froides spéculations sur des données métaphysiques ou des textes de l’Ecriture. Dieu est connu pour ainsi dire expérimentalement par son action au dedans de nous et par l’apaisement et la joie qui en découlent. Comme l’écrit saint Paul, « l’Esprit, lui-même, rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu8 ».

Analogue à la mystérieuse manne savourée dans le désert par les Israélites, l’Etre divin est senti, goûté, aimé. Il résulte de cette sorte d’expérience une certitude ineffablement douce de l’existence de Dieu et de sa présence. Les chrétiens ainsi favorisés demeurent imperturbables au milieu des agitations et des épreuves parce qu’ils voient Dieu toujours et en toutes choses : aussi en parlent-ils avec une éloquence à laquelle les plus savants ne peuvent atteindre. Vincent révèle d’un mot le secret de cette éloquence : leur science infuse est toute pleine d’amour ; et personne ne parle mal de ce qu’il aime.

L’on comprendra mieux la supériorité de cette connaissance quasi expérimentale de Dieu sur le savoir spéculatif après la lecture de ce texte paulien9 qu’applique saint Thomas au don de sagesse : « Nous prêchons la sagesse de Dieu dans le mystère, sagesse qui a été cachée et prédestinée pendant des siècles pour notre gloire… L’Esprit pénètre toutes choses, même les profondeurs de Dieu. Qui des hommes sait ce qui est dans l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? Ainsi ce qui est en Dieu, personne ne le connaît, que l’Esprit de Dieu… L’homme spirituel juge de toutes choses, et il n’est jugé de personne. Car qui a connu la pensée du Seigneur pour pouvoir l’instruire, mais nous, nous avons la pensée du Christ. »

Nul maître de la spiritualité plus convaincu que M. Vincent de l’importance des dons du Saint-Esprit dans l’oraison. Les livres et les études ne favorisent guère cet exercice. Et le saint de citer le mot de saint Bonaventure en réponse aux félicitations d’un simple sur son savoir10. « Oh, mon frère, pour bien faire oraison, la science n’est point nécessaire, il suffit de bien aimer Dieu. C’est pourquoi la moindre femme et le frère le plus ignorant du monde, s’ils aiment Dieu, font bien mieux l’oraison que moi. »

Quelqu’un – ajoute le saint – s’enquérant de saint Thomas dans quels livres il puisait les si belles et si hautes conceptions qu’il avait de Dieu, reçu cette réponse : « Monsieur, s’il vous plaît, je vous mènerai à ma bibliothèque. » Et saint Thomas le conduisit devant son crucifix et lui dit qu’il ne faisait point d’autre étude que celle-là.»

Le bon plaisir de Dieu est de s’entretenir avec les petits. C’est un fait d’expérience : les lumières et les tendresses spirituelles sont plus souvent communiquées aux femmes vraiment dévotes qu’aux hommes, si ce n’est aux simples et aux humbles11.

M. Vincent a connu un laboureur des montagnes d’Auvergne qui, tout en menant la charrue et en gardant les chèvres, faisait oraison, et il parlait de Dieu si dignement – affirme le saint12 – qu’il n’est prélat, théologien, ni qui que ce soit, qui en pût parler de la sorte, et je n’espère pas en entendre si bien parler.

Un fait plus significatif encore est la transformation intellectuelle de plusieurs Frères convers, dont le saint est fréquemment témoin à Saint-Lazare. « Nous faisons la répétition de l’oraison chez nous – écrit-il13. – Or, par la grâce de Dieu, les prêtres y font bien, les clercs aussi, qui plus, qui moins ; mais pour nos pauvres Frères, oh ! en eux se vérifie la promesse que Dieu a faite de se découvrir aux petits et aux humbles, car nous sommes étonnés des lumières que Dieu leur donne ; et il paraît bien que c’est lui tout seul, car ils n’ ont aucune science. Ce sera un pauvre cordonnier, ce sera un boulanger, un charcutier, et cependant ils nous remplissent d’ étonnement.

« Nous en parlons quelquefois entre nous, avec confusion de n’être pas tels que nous les voyons. Nous nous disons les uns aux autres : « Voyez ce pauvre Frère ; n’avez-vous point remarqué les belles et bonnes pensées que Dieu lui a données ? Cela n’est-il pas admirable ? Car ce qu’il dit, il ne le dit pas pour l’ avoir appris auparavant ; c’est depuis qu’il fait oraison qu’il le sait. »

D’après Vincent, ces faits ont providentiellement pour but de prouver que toute la science du monde n’est qu’ ignorance auprès de celle octroyée par Dieu aux âmes sérieusement adonnées à l’oraison.

Dans son désir de frapper davantage l’imagination de ses auditrices, le saint leur donne en exemple une figure demeurée populaire parmi les Filles de la Charité, le Frère Antoine : « Avez-vous jamais vu une personne parler de Dieu comme faisait cet homme ? – dit-il14. – Pour moi, je n’ai jamais rien vu d’approchant, car dix paroles de sa bouche faisaient plus d’impression sur les cœurs que je ne vous saurais dire quel nombre de prédications. C’était rempli d’une onction qui se communiquait si doucement aux cœurs que l’on était dans l’acquiescement. Et où avait-il appris cela ? Il l’avait appris de quelques prédications qu’il avait entendues, puis méditées ; et Dieu s’était si abondamment donné à lui que jamais il n’en fut mieux parlé ; et cela par l’oraison. »

Voilà rendue avec autant d’exactitude que de simplicité l’influence douce, mais profonde des hommes d’oraison sur les âmes. Leur éloquence ne ressemble à nulle autre ; elle n’est pas de la Terre : l’ Esprit-Saint en est l’ inspirateur. C’est reconnaître qu’ elle ne dépend ni de l’intelligence, ni du savoir, et qu’un ignorant, ne saurait-il ni lire, ni écrire, peut l’obtenir de Dieu en n’y apportant d’autre disposition qu’une ardente charité.

L’ oraison considérée au point de vue surnaturelle n’ a rien d’ inquiétant, ni de décourageant, même pour les têtes les plus vides et les esprits les moins ouverts. Notre tort est de l’envisager d’une manière trop humaine, d’y voir surtout un exercice d’ attention et de réflexion, dont beaucoup sont évidemment incapables.

Au lieu de tant s’appesantir sur ses qualités intellectuelles, tout comme s’il s’agissait des épreuves du baccalauréat ou d’une licence, il suffit de se demander si l’on aime Dieu ou plus exactement si l’on veut l’aimer de toutes ses forces et de tout son cœur. Le désirerait-on seulement, si ce désir est sincère, l’oraison ne tardera guère à le transformer en une vraie et solide volition. Une fois ce principe admis et ce point de vue surnaturel définitivement accepté, rien ne peut détourner de cet exercice, et même tout porte les ignorants à s’y livrer.

Voilà un domaine qui leur est ouvert, alors que tant d’autre leur sont fermés par suite de leur incapacité.

Quelle merveille ! Autant les sciences humaines sont pour eux inaccessibles, autant la science divine est à leur portée. Qu’ils y entrent courageusement, et ils y trouveront Dieu pour les instruire. Peut-être cette instruction se fera-t-elle à leur insu, mais qu’importe. L’essentiel est qu’elle se fasse, et infailliblement elle se fera. M. Vincent de leur en donner l’assurance basée sur l’Evangile et sur des faits aussi certains que nombreux.

Les esprits médiocres sont sûrs du succès, s’ils se placent résolument au point de vue surnaturel. Leur bonne volonté court cependant au péril, et Vincent le leur signale. C’est celui de faire de trop grands efforts pendant l’oraison. Le saint leur recommande d’ agir modérément et suavement là comme partout ailleurs. « La trop grande application de l’entendement – observe-t-il15 – échauffe le cerveau et cause des douleurs de tête ; les actes de la volonté trop souvent réitérés, ou trop violents, épuisent le cœur et l’affaiblissent. Il faut se modérer en toutes choses, et l’excès n’est jamais louable en quoi que ce puisse être. »

Pratiques pour tout le monde y compris les pus belles intelligences, ces conseils du saint le sont encore davantage pour les simples et les ignorants. Ces derniers y trouvent la seule méthode appropriée à leur cas16 : « Nous devons agir par esprit de foi dans l’oraison, et considérer les mystères et les vertus, que nous méditons, dans cet esprit de foi, doucement, humblement, sans faire effort sur l’imagination, et appliquer plutôt la volonté pour les affections et résolutions, que l’entendement pour les connaissances. »

Les malades et les tempéraments débiles doivent plus que tout autre éviter pendant l’oraison un travail intellectuel au-dessus de leurs forces. Sous l’empire de cette préoccupation, M. Vincent prie le Supérieur Louis Rivet de veiller particulièrement sur M. Fleury qui souffre du foie. Qu’il lui recommande de se livrer à l’oraison sans contention et de s’y comporter doucement et sans effort17.

Dans ses rapports avec Dieu, l’âme peut suppléer au défaut d’activité cérébrale par un surcroît d’ activité affective et volontaire. Quand l’ intelligence ne fonctionne qu’ avec lenteur et difficulté, au lieu d’ en requérir plus qu’ elle ne peut donner, le mieux est de faire appel au cœur et à la volonté.

Le saint cite à ce propos le cas d’un Frère qui avouait ingénuement n’avoir pas assez d’esprit pour méditer18. Des facultés de l’âme, une seule lui servait : la volonté. Le sujet proposé, il l’employait – selon le mot de l’intéressé lui-même – à produire des affections, passant son temps à remercier Dieu, à regretter ses fautes, à implorer la grâce d’imiter telle vertu de Notre-Seigneur. Son dernier acte était de se bien résoudre.

Loin de lui reprocher sa conduite, le saint l’ approuvait pleinement. « Ne vous mettez pas en peine des applications de l’entendement, – lui dit-il – qui ne se font que pour exciter la volonté, puisque la votre, sans ces considérations, se porte ainsi aux affections et aux résolutions de pratiquer la vertu. Dieu vous fasse la grâce de continuer de la sorte. »

Il est bon de le rappeler encore aux ignorants : l’oraison n’ est pas et ne doit jamais être une étude ; c’est un cœur à cœur avec Dieu où l’âme tantôt parle et tantôt écoute. Plus cet entretien est tendre, ingénu, confiant, meilleurs en sont les fruits. Ne serait-ce pas traiter l’Eternel comme un homme sensible au beau langage que de s’évertuer à lui dire de belles phrases. Contentons-nous de nous tenir sous le regard divin.

Si le Seigneur parle, écoutons ses paroles sans les interrompre par des commentaires. Si la voix divine reste muette et que notre esprit ne trouve rien à dire, résignons-nous tout simplement au silence. Les plus savants et les plus saints s’y sont résignés. Dieu n’a besoin ni de parler aux âmes, ni de les entendre pour les instruire et sanctifier.

Nous voici amenés à traiter du principal motif mis en avant pour s’abstenir de faire oraison. Faute d’accepter cet état de silence et d’inertie apparente auquel il vient d’être fait allusion, des chrétiens se dégoûtent d’un exercice qui ne leur semble n’avoir plus pour eux de raison d’être ; et bientôt ils l’abandonnent comme un vêtement devenu trop étroit. Cette désertion prompte ou tardive suivant les caractères n’est que trop générale.

Les maîtres de la spiritualité ont compris la gravité du péril et se sont appliqués de tout temps à le conjurer. M. Vincent y emploie son zèle et sa pénétration psychologique. Son esprit de prévoyance le porte à signaler aux âmes l’épreuve qui les attend. Loin de l’atténuer, il la montre dans tout ce qu’elle peut avoir de plus pénible.

Comme chacun de nous est exposé à ce genre d’épreuve, personne ne lira sans profit les conseils suivants donnés par le saint aux Filles de la Charité19 : « Vous me demandez comment il faut faire oraison, parce qu’il vous semble que vous n’y faites rien. Avant toutes choses, j’ai à vous dire, mes Sœurs, de ne la quitter jamais parce qu’il vous semble que vous y êtes inutiles. Ne vous étonnez pas, celles qui êtes nouvelles, de vous voir un mois, deux mois trois mois, six mois sans rien faire ; oh ! non, non, pas même pour une année, ni deux, ni trois. Mais ne laissez pas de vous y rendre comme si vous y faisiez beaucoup.

« Sainte Thérèse fut vingt ans sans pouvoir faire oraison. Elle n’y comprenait rien. Allait-elle au chœur, elle disait : « Mon Dieu, je m’en vas, parce que la règle l’ordonne, car je n’y ferai rien ; mais puisque vous le voulez, je m’y rendrai. »

Et en tous ces vingt ans, quoiqu’elle n’y eût que du dégoût, elle n’y manqua pas une fois. Et au bout de vingt ans, Dieu, récompensant sa persévérance, lui départit un si éminent don d’oraison que, depuis les apôtres, jamais personne n’a atteint saint Thérèse.

« Savez-vous, mes Filles, si Dieu ne vous veut point faire des saintes Thérèse ?

« Vous pensez qu’allant à l’oraison, vous n’y ferez rien parce que vous n’y avez pas de goût ; et il faut que vous sachiez, mes Filles, que toutes les vertus se trouvent là dedans : premièrement l’obéissance, dont vous faites un acte à l’heure que la règle l’a ordonné ; l’humilité, car, pensant que vous n’y ferez rien, vous concevrez un bas sentiment de vous-même ; la foi, l’espérance, la charité. Enfin, mes Filles, dans cette action sont encloses la plupart des vertus qui vous sont nécessaires.

« Pour toutes ces raisons, qui nous montrent la bénédiction que Dieu donne à ceux qui pratiquent l’exercice de la sainte oraison, qu’ils y aient du goût, ou soient en aridité, nous devons maintenant, vous et moi, nous donner à Dieu pour n’y jamais manquer, quoi qu’il arrive. »

Nous pouvons tous, prêtres et fidèles, faire l’application à nous-mêmes des conseils du saint, bien qu’ils soient adressés à des Religieuses. Les dégoûts, sécheresses, aridités se rencontrent dans le monde comme dans le cloître. Il n’est guère de vie spirituelle qui n’en souffre en un temps ou en un autre. Tantôt leur durée se prolonge pendant dix, vingt ans et davantage ; tantôt elle est extrêmement courte. Pourquoi ces différences ? C’est le secret de Dieu qu’il serait insensé de vouloir surprendre.

Acceptons les épreuves, les yeux fermés, acceptons-les dans toute leur étendue et sous la forme particulière déterminée par la Providence.

Cet acquiescement de cœur à ce genre de souffrance est plus facile quand on est convaincu de leur utilité. Plus la certitude sera forte, profonde, plus l’acceptation sera pleine et durable.

Au temps de l’épreuve, il faut se dire et se redire journellement : mon oraison si froide, si pauvre glorifie Dieu et m’est utile, malgré les apparences contraires. Serait-ce raisonnable de me fier plutôt à mes impressions personnelles qu’aux affirmations d’un saint Vincent de Paul et qu’à l’enseignement des maîtres de la spiritualité ? Puis-je d’ailleurs avoir la prétention de suivre le travail de la grâce au dedans de moi ? S’il est des opérations qui défient tout contrôle, ce sont bien les touches de Dieu sur les âmes.

Comprenons une fois pour toutes qu’il serait puéril d’établir une proportion entre l’accroissement ou la diminution de notre vie spirituelle et les joies ou les tristesses éprouvées au cours de nos oraisons. Hier, ma ferveur sensible pouvait ne correspondre à aucun progrès spirituel, alors qu’aujourd’hui mon état de dégoût et de sécheresse peut coïncider avec un acheminement vers la perfection. J’avais tort de me réjouir, hier, de quelque chose d’illusoire, et je me trompe, aujourd’hui, en me décourageant lorsqu’il faudrait être plein d’espoir.

Comme le démontre M. Vincent, le seul fait d’être fidèle à son oraison quotidienne et d’y consacrer toujours le même temps, malgré le vide d’idées et de sentiments, ne va pas sans un développement des vertus théologales de foi, d’espérance, de charité, et des vertus d’obéissance et d’humilité. En s’appuyant sur cette vérité absolument certaine, l’on s’arme de courage pour supporter les sécheresses intérieures, si longues et si dures soient-elles.

M. Vincent expose un autre principe non moins certain et non moins utile. Il s’agit de la provenance et du rôle des aridités spirituelles. La nature et le démon n’en sont pas toujours la cause. Dieu lui-même s’en sert pour sanctifier les âmes et se les unir plus étroitement. Après leur avoir prodigué ses douceurs pour les attacher à l’oraison, le Seigneur les en sèvre quand elles sont assez familiarisées avec cet exercice pour s’y livrer par devoir et avec désintéressement. En les privant de ses consolations, Dieu, d’un côté, les humilie et les détache de la Terre, tandis que, de l’autre, Il les élève et se les attache par des liens moins doux, mais combien plus forts. En définitive c’est un moyen dont use l’Epoux divin pour se faire aimer.

Voici ce principe mis en lumière par le saint dans ces lignes si sages et si mesurées20 : « Dieu permet quelque fois qu’on perde le goût qu’on ressentait et l’attrait qu’on avait pour l’oraison, et même qu’on s’y déplaise. Mais c’est ordinairement un exercice qu’il nous envoie et une épreuve qu’il veut faire de nous, pour laquelle il ne faut pas se désoler, ni se laisser aller au découragement.

« Il y a de bonnes âmes qui sont quelquefois traitées de la sorte, comme plusieurs saints l’ont aussi été. Oui, je connais plusieurs personnes fort vertueuses, qui n’ont que des dégoûts et des sécheresses en l’oraison ; mais, comme elles sont bien fidèles à Dieu, elles en font un très bon usage ; ce qui ne contribue pas peu pour leur avancement en la vertu.

« Il est vrai que quand ces dégoûts et sécheresses arrivent à ceux qui commencent à s’adonner à l’oraison, il y a quelquefois sujet de craindre que cela ne provienne de quelque négligence de leur part. »

Cette dernière remarque du saint est d’un théologien expérimenté. Comme Dieu attire d’ordinaire les âmes à l’oraison par ses douceurs, il est étrange qu’une âme de bonne volonté en soit privée dès ses premières méditations. Aussi cette âme doit-elle se juger la cause de cet état. Un sérieux examen de conscience lui permettra de découvrir la cause de ses souffrances. Il importe de le faire sans trouble, ni précipitation.

Le sujet se demandera s’il apporte dans ses rapports avec Dieu les dispositions voulues pour en profiter, puis s’il se livre de son mieux à l’oraison et dans des conditions favorables.

Psychologue avisé, Vincent de Paul comprend le martyre qu’endurent les personnes éprouvées par des sécheresses spirituelles, et il compatit cordialement à leur triste sort.

« Je vous plaint beaucoup pour les peines d’esprit que vous souffrez, – écrit-il à un clerc21 – parce qu’il n’est rien qui afflige tant u,e âme qui aime Dieu, ni qui la décourage plus dans ses premières résolutions, ni qui l’expose davantage aux tentations, comme font ces tiédeurs que vous avez pour les choses de Dieu et ces dégoûts pour l’oraison… C’est pourquoi, mon cher Frère, vous devez beaucoup prier Dieu qu’il les éloigne de vous, ou qu’il vous fasse la grâce d’en bien user.

« Sa bonté fera sans doute l’un et l’autre, si, nonobstant ces sécheresses, vous êtes fidèle à ces exercices. Mais au reste ne vous étonnez pas de vous voir en cet état ; il vous est commun avec quantité de saints qui ont passé par là, et j’espère qu’il se changera bientôt en ferveur et allégresse d’esprit d’autant que l’homme n’est jamais en même état, et que Notre-Seigneur exerce ses meilleurs serviteurs tantôt d’une façon et tantôt d’une autre, pour les éprouver en toutes les manières. Cela étant, tâchez d’ agréer tous les événements de sa conduite paternelle, et demeurez ferme parmi ses changements à ne chercher que lui et votre propre abnégation. »

Cette lettre du saint renferme de précieuses indications tant pur le gouvernement de son âme que pour celui des autres. Quand quelqu’un est dégoûté de l’oraison et qu’il lui semble impossible de la bien faire, c’est une maladresse de lui rappeler froidement les principes ci-dessus énoncés, et de s’en tenir là. Il faut trouver naturel son émoi et lui donner l’assurance qu’un état si pénible est compris, voire même sympathiquement partagé.

Les chrétiens ainsi tourmentés sont enclins au scrupule et à l’aigreur, comme tous ceux qui souffrent de peines intérieure mal définies. Des reproches un peu secs peuvent les y jeter, quelquefois même de simples explications données avec froideur. Le préambule de sincère commisération ouvre l’ âme à la confiance et rend plus efficaces les remèdes proposés. Combien réconfortante cette pensée d’une communauté d’épreuves avec les saints ! N’est-ce pas habile de rappeler aux cœurs dans l’angoisse la rapidité avec laquelle l’homme passe de la tristesse à la joie ? Ce n’est qu’après ces travaux d’approche, que le saint prêche à son correspondant l’oubli de soi et la complète soumission au bon vouloir de Dieu. Encore lui montre-t-il les complexités de l’heure présente changées bientôt en joie.

L’ unique médicament indiqué c’est la fidélité aux exercices religieux et particulièrement à l’oraison qui ne se peut obtenir sans esprit de prière, fermeté de caractère et abnégation. Ainsi le renoncement, condition sine qua non des états supérieurs d’oraison, est nécessaire aux premiers mouvements de l’âme vers Dieu.

Nous voici amené à traiter d’un prétexte derrière lequel beaucoup s’abritent pour omettre l’oraison en toute sécurité de conscience. Prêtres absorbés par le ministère paroissial ou par la prédication, Religieuse vouées à l’ éducation de l’ enfance ou au soin des malades, femmes ou jeunes filles du monde adonnées aux bonnes œuvres, gémissent sur ce qu’elles n’ont pas le temps de méditer

Ces plaintes ne sont pas chose nouvelle, Vincent de Paul les a souvent entendues, comme les directeurs spirituels les entendent à leur tour. Si ces derniers les prennent quelquefois au sérieux, leur illustre devancier, lui, les tenait pour injustifiées jusqu’à preuve du contraire. Neuf fois sur dix, en effet, si l’heure ou la demi-heure d’oraison ne trouve pas place dans la journée, la cause n’en est pas le nombre des occupations, ni leur durée respective, mais un défaut d’ ordre et de prévoyance.

Il en est de nos actes quotidiens comme des vêtements et des objets de toilette à mettre dans une valise en vue d’un voyage. En les disposant intelligemment, il est possible d’en faire entrer le double qu’en les jetant pêle-mêle. Au lieu d’agir au hasard, mettons sur pied un programme de vie en rapport avec nos devoirs d’ état.

Fixons l’heure du réveil, et qu’elle soit la plus matinale possible, tout en tenant compte du repos qu’exige notre âge et notre santé. C’est le principal point du règlement puisqu’étant chronologiquement le premier, il influe sur les autres. L’ oraison n’est-elle pas souvent omise en totalité ou en partie, faute de se lever toujours à la même heure ? Cette indétermination au début de la journée de travail est un élément de trouble dont les rapports avec Dieu subissent le contre-coup. Le retardataire se demandant, non sans inquiétude, s’il pourra suffire à sa tâche, n’hésite pas à les sacrifier, d’autant qu’il se dit qu’à l’impossible nul n’est tenu.

Le moyen d’ avoir le temps de tout faire, c’est de ne point paresser dans son lit. « Si on ne se lève à l’heure, – remarque le saint22 – le temps passe et l’on n’a pas de loisir, il faut vivement s’habiller et ainsi on laisse l’oraison… Après avoir fait cette faute, un jour, on la fera le lendemain. »

Tout en reconnaissant qu’il se rencontre des empêchements sérieux, Vincent déclare qu’en général si l’on y prend garde, on trouve le temps de se livrer journellement à l’oraison. Si par impossible celle-ci n’a pas été faite comme de coutume, qu’on lui consacre le premier temps libre23.

Le saint juge si étroite la corrélation entre le lever matinal et l’oraison, qu’il dispense très difficilement du premier les Filles de la Charité. Ces dernières allèguent plusieurs motifs pour prolonger leur sommeil. L’une d’entre elles, par exemple a été tenue éveillée par une légère douleur ou par quelque souci, d’autres dorment plus facilement, le matin. Il en est qui, par négligence, se couchent tard. Evidemment le dernier cas ne mérite pas d’être pris en considération. Par contre les précédents semblent le mériter.

Le saint si compatissant aux misères humaines se montre sévère dans l’intérêt des âmes. Après une allusion à ses insomnies fréquentes, il exprime en ces termes sa manière de voir24 : « Je me lève toujours à quatre heure, car j’ai l’expérience que je m’habituerais facilement à me lever plus tard. C’est pourquoi, mes chères Sœurs, faites-vous un peu de violence, et puis vous y trouverez une grande facilité, car nos corps sont des ânes : accoutumés à un chemin, ils y vont toujours. Et pour vous rendre cette habitude facile soyez réglées pour votre coucher. »

Médecins et psychothérapeutes sont partisans eux aussi de cette régularité. Bienfaisante au point de vue religieux, elle ne l’est pas moins au double point de vue physique et psychique. Les pédagogues en constatent également les heureux effets. La conclusion pratique pour chacun de nous est de porter là en premier lieu son attention et ses efforts. Il importe de se dire et redire à soi-même : si je veux devenir homme d’oraison, je dois commencer par mettre de l’ordre dans mes actes et avant tout par fixer irrévocablement le début et la fin de mes journées. Qu’il me soit agréable ou pénible de rester au lit, je n’en sortirai ni plus tôt, ni plus tard, sauf si la nécessité m’y oblige ou si la charité m’en fait un devoir. Quand ma nuit aura été mauvaise, j’imiterai le bel exemple de M. Vincent pour ne pas m’engager dans une voie de nonchalance qui m’exposerait, un jour ou l’autre, à quelque laisser-aller dans mes rapports avec Dieu.

L’oraison est un acte si salutaire à notre vie surnaturelle, qu’à tout prendre, mieux vaut, pour la sauvegarder, être trop dur envers son corps que trop tendre. Il est prudent de le répéter : cette ligne de conduite n’est applicable qu’en cas de malaise sans gravité.

Le saint tient pour inconsidéré ce genre de sacrifice chez les malades, comme le prouve les lignes suivantes en vue des âmes trop généreuses (26) : « Votre lever sera à l’heure (du règlement de vie). De cette première action dépend tout l’ordre de la journée. Il faut prendre courageusement cette habitude, qui n’est pas bien difficile, pourvu que vous ayez de la santé et que vous ayez pris, la nuit, le repos nécessaire, qui doit être de sept heures ; car, si quelque infirmité nous empêchait, il faudrait réparer, le matin, le temps que nous n’avons pas reposé la nuit. »

En rapprochant ce dernier texte du précédent empruntés tous deux à la même conférence, l’on se rend compte des préoccupations différentes sous lesquelles ils ont été dits. Le saint voit dans son auditoire, d’un côté, des Sœurs scrupuleuses, portées à des mortifications excessives, ou d’un zèle trop ardent, et, de l’autre, des femmes naturellement douillettes et qui prennent au tragique la moindre indisposition. Evidemment le texte rappelant qu’il importe de ne pas exiger du corps plus qu’il ne peut donner sans surmenage s’applique aux Religieuses de la première catégorie, alors que l’invitation à se montrer énergique convient

seulement à celle du second groupe. Renseignons-nous auprès de notre directeur de conscience pour savoir où se trouve notre place.

Si Vincent me demande de faire oraison immédiatement après mon lever, c’est d’abord pour que des affaires inattendues ou l’annonce de nouvelles intéressantes ne me fasse point oublier ce devoir ou mal l’ accomplir. C’est encore, afin de m’ attacher, pour ainsi dire, à cet acte par un lien très solide, l’habitude.

Quelle force merveilleuse, en effet, que l’habitude ! Rien de plus vrai, de plus souvent constaté, à condition toutefois qu’elle ne dégénère pas en routine. S’il s’agissait d’un ensemble de mouvements corporels, cette dernière loin d’ être nuisible à leur exécution, l’assurerait plutôt, puisque l’automatisme de l’Inconscient facilite et perfectionne l’accomplissement des gestes une fois qu’ils sont entrés dans la mémoire par l’habitude.

L’ oraison, bien qu’ elle intéresse indirectement le corps par l’ attitude recueillie qu’ elle lui impose, n’ en consiste pas moins en une activité consciente et libre, à laquelle le psychisme tout entier prend part, comme on l’a vu dans un précédent chapitre. De ce fait, la routine en est l’ ennemie, du moment qu’ elle va directement à l’encontre de l’ essence même de l’ oraison considérée au moins dans ses formes ordinaires. Ce n’est pas que l’Inconscient n’y joue un certain rôle, mais son intervention d’ailleurs imprévisible présuppose un travail plus ou moins long et difficile de l’ esprit, du coeur et principalement de la volonté.

Il se passe dans ce domaine l’ analogue de ce qui se produit dans les sciences et les arts où les intuitions fécondes sont précédées de recherches et d’études patiemment poursuivies.

Comment échapper à l’ inconvénient de la routine tout en bénéficiant de la facilité qu’engendre l’habitude par la répétition d’actes semblables ?

Homme d’expérience s’il en fut, Vincent trouve, dans l’oraison elle-même, le moyen de parer au péril. Cet acte ne deviendra jamais routinier, s’il est posé comme il doit l’être, c’est­à-dire en conformité avec sa nature consciente et libre. En un mot, ma méditation d’aujourd’hui bien conduite me prédispose à bien faire celle du lendemain. Plus j’apporterais d’attention et d’amour à ces entretiens avec Dieu, et plus ils me paraîtront, chaque matin, chose nouvelle, alors que si j’ apporte un esprit distrait et un coeur indifférent, ils perdront bientôt leur sens et leur raison d’être.

Nos oraisons quotidiennes forment une chaîne, dont les chaînons se ressemblent d’ ordinaire. Combien de personnes ne s’ expliquent pas le caractère routinier de leurs méditations. Il leur semble être victimes d’une sorte de fatalité qu’elles subissent contre leur gré, sans qu’il y ait la moindre faute de leur part. L’idée de leur responsabilité n’effleure même pas leur esprit, tant elles sont aveuglées sur la cause du mal. Cette cause est pratiquement inexistante, du moment qu’ elles croient la routine inévitable. Entre gens de piété, chacun de le dire aux autres, et cette illusion n’en est que plus générale et plus profonde.

M. Vincent combat une erreur si préjudiciable à la sanctification des âmes. Il nous avertit de ne pas chercher ailleurs qu’ en nous le principe du mal. D’autre part, son amour de Dieu s’indigne de nous voir si facilement prendre parti d’un tel état de chose ; alors qu’avec le grâce divine et notre collaboration il serait possible d’y remédier. Si votre oraison – nous dit-il – n’est plus qu’un acte automatique sans valeur, ni portée, prenez-vous en vous seul, c’est sur vous, et sur nul autre, qu’en retombe la responsabilité. Pourquoi ne pas avoir préparé ce coeur-à-coeur avec Dieu, comme vous préparez la réception d’un ami ? N’est-ce pas absurde de prétendre passer sans transition des amusements ou des affaires à un acte si différent et d’une telle importance ?

Sans doute la mentalité change brusquement, et l’âme s’élève tout à coup et tout d’un coup du terre-à-terre de la vie dans les régions de l’idéal, mais quelle folie serait de faire fond sur ces changements pour aborder Dieu sans préparation et s’y décider au dernier moment, ainsi qu’ on se détermine à la légère aux menues actions de l’ existence.

Le sage, avant d’ entreprendre une simple promenade, en pèse les inconvénients et les avantages, voit si elle est, ou non, opportune, s’il convient de l’écourter ou de la prolonger, de la faire seul ou en compagnie, d’un pas rapide ou lent ; et le Chrétien, lui, lorsque l’intérêt supérieur de son âme est en jeu, se jetterait, tête baissée, sur l’oraison sans prendre le temps de se ressaisir. Quoi ! il poserait un acte lourd de son éternité sans se remémorer rapidement ce qu’est cet acte, son but immédiat et lointain, et la manière dont il doit être fait pour ne pas en compromettre les résultats !

L’Esprit-Saint condamne, dans l’Ecriture, cette insouciance. Avant l’oraison, prépare ton âme, recommande le livre de l’Ecclésiastique25. Vincent commente ainsi ce texte si bien approprié au cas présent26 : « L’oraison est une élévation de l’esprit à Dieu pour lui représenter nos nécessités, implorer le secours de sa miséricorde et de sa grâce. Il est donc bien raisonnable qu’ayant à traiter avec une si haute Majesté, l’on pense un peu qu’est-ce qu’on va faire, devant qui l’on va se présenter, qu’est-ce qu’on peut lui dire, quelle faveur l’on peut lui demander.

« Il arrive néanmoins souvent que la paresse et la lâcheté empêchent de penser à cela ; ou bien, tout au contraire, la précipitation et l’inconsidération nous en détournent, ce qui fait que l’on tombe en défaut de préparation. A quoi il est nécessaire de remédier. Il faut encore prendre garde à notre imagination vagabonde et coureuse pour l’arrêter, et à la légèreté de notre pauvre esprit pour le tenir en la présence de Dieu, sans pourtant faire un trop grand effort, car l’excès est toujours nuisible. »

Psychologue avisé, le saint distingue deux types psychiques opposés dans lesquels se répartissent ceux qui négligent de se préparer à l’oraison. Le premier, de beaucoup le plus répandu, est caractérisé par un défaut plus ou moins grand de volonté, alors que le second relève d’une activité cérébrale excessive et mal réglée. Celui-là comprend les inactifs par tempérament qui ne vont jamais au delà, dans l’effort, de ce qu’ils jugent essentiel. C’est bien beau – pensent-ils – de méditer, chaque matin, pendant un temps donné, mais qu’on ne leur demande pas davantage. Les meilleurs arguments se heurteraient à une fin de non recevoir.

Chez d’autres, le défaut de volonté tient plutôt à la pauvreté de leur vie affective qui prive leur vouloir d’un précieux concours. C’est miracle encore qu’ils méditent journellement puisque ces indifférents le font sans chaleur et sans vie. L’on doit s’attendre de leur part à une désertion prochaine.

Il est enfin des membres du premier groupe qui n’étaient pas naturellement inactifs, mais le sont devenus par recherche de leurs aises. Ce sont des égoïstes chez lesquels l’amour-propre affecte la forme de la paresse. S’ils boudent à l’effort, c’est seulement quand l’effort n’est pas générateur de plaisir. Par là, ils se distinguent des tempéraments mous, des natures inertes. Combien leur culpabilité est plus grande ! Etonnons-nous de ce qu’ils n’aient pas abandonné l’oraison quotidienne, si cet abandon n’a pas eu lieu, il se produira infailliblement et bientôt, à moins qu’ils ne changent de mentalité sous l’empire de la grâce.

Le second type, auquel le saint fait allusion, se subdivise en deux catégories, dont le point de ressemblance est d’aboutir au désordre, mais elles y vont par des voies différentes. L’une de ces voies est la précipitation, l’autre l’irréflexion.

Qui de nous n’a rencontré des impulsifs et des agités qui voudraient réaliser tous leurs projets à l’instant même où ils les forment. La fièvre d’agir les tourmente et les emporte au point de ne pas leur laisser un instant de repos. Voulant tout mener de front, ces surexcités ne viennent à bout de rien. A peine se lancent-ils dans une entreprise, qu’ils pensent à une autre qui n’a rien de commun avec la précédente et vers laquelle convergent leurs forces pour s’en détourner aussitôt et se porter vers une fin qu’elles n’atteindront pas davantage.

Cet état d’esprit engendre, chez le sujet, une inquiétude et, dans ses actes, un désordre contraire à la maîtrise de soi et à la paix intérieure qu’exige l’oraison. Ces agités sont généralement plus à plaindre qu’à blâmer. Leur mal d’ordre psychique relève plus du spécialiste des troubles nerveux que du directeur de conscience. Le prêtre qui en a la charge au point de vue spirituel fera bien de les engager à recourir au médecin. Qu’ils n’aggravent pas une situation douloureuse par des reproches immérités. Son influence ne sera salutaire qu’à condition d’être douce et patiente. Le mieux est de conformer le plus possible sa ligne de conduite à la tactique de saint François de Sales dans des cas semblables.

Loin de nous indigner de ce qu’un agité fasse son oraison sans préparation, remercions Dieu de ce qu’en son inquiétude et son empressement il consacre à cet exercice un temps appréciable. Tâchons toutefois, en nous aidant des conseils d’un psychothérapeute, de lui indiquer des procédés propres à le rendre quelque peu maître de lui quand sonne l’heure de son oraison.

Les irréfléchis, eux, et ils sont légion, sont moins irresponsables que les agités dans la plupart des cas. Beaucoup agissent inconsidérément, non par infériorité psychique, mais par infériorité morale. Les plus dévots d’entre eux méditent superficiellement à la manière dont les gens du monde conversent par pure courtoisie sans prêter attention aux lieux communs qu’ils débitent. Cet automatisme protocolaire de salon se retrouve dans les rapports d’un grand nombre d’âmes avec Dieu.

La cause de l’irréflexion est l’égoïsme. Pourquoi des personnes adonnées aux pratiques de piété médite-t-elles par routine sans attention, ni volonté d’en tirer profit ? Tout simplement parce qu’en dehors d’elles-mêmes rien ne les intéresse. Leur défaut de concentration intellectuelle tient à un défaut de vie affective. Pour penser fortement au bon Dieu pendant l’oraison, il faut l’aimer d’un grand et total amour. Seules les âmes que brûle la divine charité se préparent à cet exercice, et si parfaite soit cette préparation, elle leur paraît toujours insuffisante.

L’unique moyen d’échapper à la routine est dans l’amour de Dieu, c’est folie de prétendre en inventer d’autres. Il en est de l’oraison faite par orgueil, par intérêt ou pour tout autre motif humain, comme d’une branche privée de sève, l’âme ne peut y trouver un repos durable, parce que c’est quelque chose d’analogue au bois mort qui se décompose et se réduit en poussière.

Le secret de rendre, chaque matin, cet exercice plus nouveau, plus attrayant malgré sa répétition quotidienne, nous est livré par M. Vincent dans ces lignes27 : « L’oraison est si excellente que l’on ne peut trop faire ; et plus on la fait, plus on la veut faire, quand on y cherche Dieu. » Tout est là : chercher Dieu au lieu d’y chercher soi-même, consciemment ou à son insu sous couleur d’y trouver Dieu. Le succès de cet acte dépend de la pureté d’intention. Le problème de la routine devait être étudié en détail. N’est-t-elle pas un adversaire particulièrement redoutable puisqu’il est si difficile de l’éviter. C’est déjà beaucoup de regarder en face son ennemi et de connaître à fond ses ruses. Comme on l’a vu, sa tactique varie selon les sujets et les cas. Plus nous serons familiarisés avec l’examen de conscience, mieux se fera l’application de cet enseignement à nous-mêmes.

L’excuse si souvent invoquée des distractions involontaires pour se dispenser de l’oraison, sous prétexte qu’elle perd du coup son utilité, se rattache au problème précédent. L’on prévoit par suite quelle sera la réponse du saint. Celle-ci est formulée en termes aussi clairs que rassurants dans une conférence aux Filles de la Charité28 : « Vous me direz peut-être que vous êtes si diverties, même quand vous priez Dieu, que vous ne pouvez être un quart d’heure sans distraction. Ne vous en étonnez pas. Les plus grands serviteurs de Dieu sont quelquefois en ces mêmes peines.

« Je parlais, un de ces jours, à un bon prêtre, converti depuis quelques années, qui emploie un grand temps à prier Dieu. Il me disait qu’il n’avait souvent ni goût, ni satisfaction, hormis celle de dire : « Mon Dieu, je suis ici en votre présence pour y faire votre sainte volonté. C’est assez que vous m’y voyez. » Faites de même. »

L’ on ne serait ni surpris, ni affligé outre mesure d’ être fréquemment et longuement distrait au cours de ses oraisons, si l’ on considérait, une bonne fois pour toute, les distractions comme inévitables. L’ exemple des saints à cet égard est convaincant.

Au lieu de s’inquiéter de cette misère et d’en concevoir du dépit, pourquoi ne pas y voir surtout une occasion offerte par Dieu de s’humilier en sa présence et de confesser son néant ?

Un autre avantage de ces peines intérieures est d’ aider au détachement de soi. Devant l’impossibilité, qu’elle constate et dont elle souffre, de maintenir son attention tournée vers Dieu, l’ âme est amenée providentiellement à ne plus vouloir la satisfaction de ses propres désirs, mais uniquement l’accomplissement du bon plaisir de son Créateur. Non seulement elle veut aimer Dieu, mais la voici indifférente aux voies par lesquelles son Seigneur et Maître la fera parvenir à cet amour. Et les distractions involontaires sont précisément un des instrument dont Dieu se sert pour réaliser cet avancement spirituel. Ce rôle les transforme et les embellit à nos yeux. Loin d’ être un poids qui nous empêche de progresser dans l’oraison, elles sont plutôt un secours inattendu et trop souvent incompris.

Prenons la résolution de na pas nous livrer à cet exercice par plaisir, mais par devoir. Au plus fort de nos distractions et de nos dégoûts, répétons indéfiniment, s’il le faut, cette parole d’humilité citée par M. Vincent : « Mon Dieu, je suis ici en votre présence pour y faire votre saint Volonté. C’est assez que vous m’y voyez. »

Mettons-nous bien en tête que ni le succès, ni l’insuccès apparents de nos oraisons ne signifient rien. Quelle sottise et quelle fatuité de croire que l’Esprit-Saint proportionne ses grâces et ses dons à notre degré d’attention ou à l’intensité de notre ferveur sensible ! Suivre au dedans de soi l’ action divine et en mesurer les effets n’ est à la portée de personne.

Un dernier prétexte mis en avant pour se dispenser de l’oraison est la difficulté de s’y adonner en voyage. Le saint ne l’accepte pas. Ses missionnaires partent-ils au loin, la première recommandation qu’il leur adresse est de ne jamais omettre l’oraison mentale, même à cheval, s’ ils n’ ont pas le temps de la faire autrement29. Est-ce logique en des circonstances, où les tentations se multiplient et deviennent plus pressantes, de renoncer au moyen le plus efficace d’y résister ?

  1. IX, 3. Conférence di 31 juillet 1634 sur l’explication du règlement.  
  2. X, 574, n° 103. Conférence du 13 octobre 1658 sur l’oraison.  
  3. IX, 421, n° 37. Conférence du 31 mai 1648 sur l’oraison.  
  4. 568, n° 102. Conférence du 6 octobre 1658 sur le lever, l’oraison, l’Angelus.  
  5. Mat., XI, 25.  
  6. X, 568-569.  
  7. IX, 422-423, n° 37. Conférence du 31 mai 1648 sur l’oraison.  
  8. Rom. VIII, 16.  
  9. I, Cor. II, 7-16.  
  10. IX, 32, n° 4. Conférence du 2 août 1640 sur la fidélité au lever et à l’oraison.  
  11. IX, 220, n° 21. Conférence du 22 janvier 1645 sur la pratique du règlement.  
  12. IX, 391, n° 36. Conférence du 7 mai 1648 sur le bon usage des instructions.  
  13. IX, 421, n° 37. Conférence du 31 mai 1648 sur l’oraison.  
  14. IX, 423.  
  15. XI, 407, n° 168. Répétition d’oraison du 10 août 1657 sur l’oraison.  
  16. XI, 92, n° 73. Répétition d’oraison sur l’oraison.  
  17. VII, 306-307, n° 2691. Lettre du saint à Louis Rivet, Supérieur de la mission à Saintes.  
  18. XI, 92, n° 74. Répétition d’oraison sur l’oraison.  
  19. IX, 424-425, n°37. Conférence du 31 mai 1648 sur l’oraison.  
  20. XI, 91, n° 73. Répétition d’oraison sur l’oraison.  
  21. V, 634, n° 2082. Lettre du saint à un clerc de la Mission de Gênes, du 16 juin 1656.  
  22. X, 41, n° 64. Conférence du 15 novembre 1654 sur le scandale.  
  23. IX, 34, n° 4. Conférence du 2 août 1640 sur la fidélité au lever et à l’oraison.  
  24. IX, 28, n° 4. Conférence du 2 août 1640 sur la fidélité au lever et à l’oraison.  
  25. ECCLES. XVIII, 23.  
  26. XI, 404, n° 168. Répétition d’oraison du 10 août 1657 sur l’oraison.  
  27. IX, 414, n° 37. Conférence du 31 mai 1648 sur l’oraison.  
  28. IX, 216, n° 21. Continuation de la Conférence du 22 janvier 1645 sur la pratique du règlement.  
  29. XI, 95, n° 78. Avis à des missionnaires sur la conduite à tenir en voyage.  
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